Rwanda/ Génocide
L’association rwandaise des rescapés du génocide de passage dans la capitale française
Paris, 06 juin (ARI) - Dimanche 1er juin, la direction de l’association des rescapés du génocide « Ibuka Rwanda », a, à l’occasion d’un déplacement sur Paris, rencontré les membres de l’association « Ibuka France » afin de leur faire connaître la situation des rescapés ainsi que sa position sur des dossiers aussi sensibles que la justice et la sécurité.
DE L’AIDE AUX RESCAPES
Théodore Simburudali, à la tête de l’association Ibuka Rwanda, a commencé par faire savoir que cette dernière soutenait près de 400.000 rescapés du génocide. Le FARG (Fonds d’Assistance aux Rescapés du Génocide), financé par l’Etat rwandais (5% de son budget), permet de leur assurer l’accès aux soins de santé, au logement ainsi qu’à l’éducation. Un apport qui, pour être essentiel, n’en demeure pas moins insuffisant, Ibuka réclamant la mise en place d’un « fonds d’indemnisation ».
Chaque année, a-t-il par ailleurs tenu à ajouter, les nations manquent, quant à elles, à leur devoir consistant à libérer des fonds pour venir en aide aux rescapés du génocide des Tutsi. Aussi le rapport biannuel de l’ONU se contenterait-il de constater ladite carence avant d’émettre de nouvelles résolutions n’ayant pas plus de chances que les précédentes d’être suivies. Sur les bases de recommandations de juges du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) ayant déclaré qu’ « il ne saurait être question de justice sans réparation », M. Simburudali a informé son auditoire qu’une délégation d’Ibuka s’était récemment rendue à New York aux fins de déposer une pétition auprès du Conseil de Sécurité.
Il a également émis l’hypothèse selon laquelle les différentes ambassades démarchées par Ibuka craindraient que le fait d’accepter d’indemniser les rescapés du génocide des Tutsi ne soit interprété comme équivalant à une acceptation implicite de leur responsabilité dans ledit génocide.
Pour ce qui concerne toujours le volet social, Benoît Kaboyi, secrétaire général d’Ibuka Rwanda, a, quant à lui, fait savoir qu’on dénombrait aujourd’hui pas moins de trois cent projets générateurs de revenu dans l’ensemble du pays.
La présidente de l’ « Association des VEuves du Génocide Agahozo » (AVEGA), Belancille Umukobwa, a, pour sa part, fait état de la situation vécue par les enfants issus des viols pendant le génocide et dont les mères ont de ce fait contracté le sida. Evoquant pour leur génitrice de douloureux souvenirs, ils sont souvent mis en marge de la société rwandaise et vivent un peu partout. Mme Umukobwa a considéré qu’il était aujourd’hui primordial de leur porter assistance aux fins de les intégrer au mieux dans la société.
L’ancien président d’Ibuka Rwanda, François-Xavier Ngarambe a, de son côté, ajouté que les enfants de rescapés ont souvent « plus besoin d’éducation que d’enseignement proprement dit », soulignant que le contexte traumatique dans lequel ils vivent sont la cause de nombreux suicides. Des enfants qui, selon Ngarambe, se percevraient comme étant issus d’une « génération spontanée » en ce que « n’ayant ni photo ni même le nom d’un seul de leur parent, ils se sentent venir de nulle part. »
Pour ce qui est enfin de la question de la sécurité physique des rescapés, Théodore Simburudali a fait part de sa préoccupation quant au fait que les libérations massives de prisonniers s’effectuaient en l’absence de tout contrôle de leur comportement durant la période post-carcérale. Et de s’enquérir de savoir s’il ne serait pas envisageable qu’ils rendent compte, une fois libérés, de leurs activités une fois par semaine à une autorité légale. Il a également fait savoir qu’était à l’étude, sur ce même sujet, une clause susceptible d’empêcher qu’un récidiviste ne bénéficie d’une quelconque amnistie.
François-Xavier Ngarambe a notamment invité l’auditoire à « prendre conscience de la situation que vivent toutes ces vieilles femmes tutsi qui, dans les collines, sont à la merci des génocidaires. » Et de se poser la question de l’opportunité de la création d’une « zone de protection des rescapés » qui consisterait à les tenir à l’écart de « génocidaires avérés, toujours convaincus du bienfait de l’idéologie génocidaire, qui les perçoivent comme une menace, et au milieu desquels elles vivent aujourd’hui. » Après avoir déclaré qu’ « il n’y a pas 12 tués tous les six mois mais bien 300.000 non tués », l’ancien président d’Ibuka Rwanda s’est enfin posé la question de savoir s’il ne fallait pas envisager de remettre en cause les choix initiaux d’intégration dans la mesure où ces derniers impliqueraient un « sacrifice humain ».
DES CONSEQUENCES DE LA FERMETURE DU TPIR
Théodore Simburudali a rappelé que le TPIR prévoyait de fermer ses portes en 2008, invitant l’ensemble des associations Ibuka à se projeter dès maintenant dans « un avenir consistant à cohabiter avec des criminels qui n’auront jamais été inquiétés. »
Benoît Kaboyi a fait valoir que la poursuite des génocidaires restait une des priorités d’Ibuka, tandis que, dans l’assistance, un participant à la rencontre parisienne a, quant à lui, suggéré que le gouvernement rwandais, avant de réclamer l’extradition de présumés génocidaires, commence par condamner ceux qui appartiennent à ses différents services, parmi lesquels les cabinets ministériels.
Aussi bien la fermeture du TPIR que la volonté de désengorger les juridictions conventionnelles, est ce qui a motivé un projet de Loi visant à déférer une partie des détenus de catégorie 1 (parmi lesquels les planificateurs du génocide) devant les juridictions populaires Gacaca. Une perspective qui suscite l’inquiétude. Le secrétaire général d’Ibuka a toutefois expliqué que seules trois des six subdivisions de la catégorie 1 étaient concernées par ce projet. Par ailleurs, bien que basculant en catégorie 2 à l’occasion du transfert de juridiction, un détenu qui ne plaiderait pas coupable devant la juridiction populaire ne serait, selon Benoît Kaboyi, pas moins susceptible d’écoper d’une peine de perpétuité.
La fermeture du TPIR fait également se poser la question de savoir qui sera à l’avenir le dépositaire des archives du tribunal d’Arusha. Le président d’Ibuka Rwanda a fait savoir que son association s’était, parallèlement au gouvernement rwandais, portée candidate à cet effet, en concurrence aussi bien avec le maire d’Amsterdam qu’avec l’ONU, précisant qu’une grande capitale avait un intérêt à attirer des chercheurs. Des chercheurs que M. Simburudali aimerait, quant à lui, attirer vers Kigali « afin qu’ils voient ensuite la réalité du terrain ».
Il est également, a-t-il fait valoir, un aspect pratique tenant à l’impossibilité financière, pour un rescapé, de se déplacer à La Haye aux fins d’étoffer son dossier juridique par des preuves qui ne sauraient être considérées comme valides que pour peu qu’il s’agisse d’originaux.
Enfin M. Simburudali a ajouté ne pas admettre qu’un peuple qui a connu le génocide soit « privé de son Histoire. »
Toujours sur le volet de la mémoire, Simburudali a fait savoir qu’un accord venait d’être signé, à Los Angeles, en vue d’entamer une collecte scientifique de témoignages à compter de l’année 1959, la « Fondation de la Shoah » ayant accordé à Ibuka aussi bien expertise qu’équipement nécessaires. C’est dans ce cadre, a-t-il ajouté, qu’une délégation d’Ibuka Rwanda a récemment été invitée par le ministère allemand des Affaires étrangères pour observer « comment un peuple qui a commis le génocide accepte de faire face à ses responsabilités. »
Benoît Kaboyi a, pour sa part, précisé qu’un logiciel mis à disposition par la « Fondation de la Shoah » devrait permettre à Ibuka de répertorier les survivants de la diaspora, ce qu’elle compte commencer à faire sur une base de 10.000 noms avant d’atteindre progressivement les 100.000. L’ambition d’Ibuka est, par ailleurs, toujours avec l’aide de la « Fondation de la Shoah » de parvenir à mettre progressivement en place le deuxième ou troisième centre audiovisuel au monde.
Après avoir rappelé que le département « mémoire » d’Ibuka ne comptait qu’une seule personne chargée de l’organisation des commémorations, Benoît Kaboyi s’est enfin posé la question de savoir s’il était vraiment nécessaire de conserver l’ensemble des mémoriaux au Rwanda.
DES LIENS ENTRE IBUKA ET LE GOUVERNEMENT RWANDAIS
Simburudali a fait savoir que l’association française « Reporters Sans Frontières » (RSF) accuse Ibuka d’être inféodé au gouvernement du Rwanda. Le président d’Ibuka reproche, quant à lui, à RSF sa propension à « considérer les journalistes détenus comme étant systématiquement des prisonniers d’opinion. » Afin de répondre aux accusations de RSF, et après avoir rappelé qu’Ibuka devait faire face à la fois « aux négationnistes, aux interahamwe venant du Congo et aux génocidaires libérés », le président de l’association de rescapés s’est ironiquement demandé « s’il allait désormais falloir, en plus, ce afin d’éviter qu’on ne les accuse d’être le pion de Kigali, systématiquement s’opposer au gouvernement rwandais. »
Enfin à la question de savoir « comment définir le rapport entre Ibuka et l’Etat rwandais », François-Xavier Ngarambe a tenu à parcourir brièvement l’histoire de cette relation. Après avoir rappelé qu’Ibuka avait été créée « avec la bénédiction de l’Etat rwandais » qui avait alors considéré qu’il était essentiel d’asseoir une « identité positive » des rescapés, il a fait part de la détérioration de ces relations au cours de l’investiture de Bizimungu, ce dernier refusant alors de valider l’existence légale d’Ibuka. « Ainsi connut-on un problème d’image », a précisé Ngarambe, « en ce que nous apparûmes comme étant un obstacle à la réconciliation. » Ce n’est qu’à partir de l’investiture de l’actuel président Paul Kagame qu’Ibuka put enfin avoir une existence légale. Quand le FARG fut voté, il resta toutefois difficilement disponible. L’année 2002 fut une date charnière à partir de laquelle « la commémoration devint le moment le plus important de l’union nationale, plus même que le 4 juillet, date de la libération du pays ». Le FARG fut alors renfloué et enfin disponibilisé, l’Etat prenant également en charge le financement des commémorations. « Le plus important aujourd’hui », a ajouté Ngarambe, « est la création de la Commission de lutte contre le génocide en complémentarité avec le travail d’Ibuka. »
Pour ce qui est de l’image d’Ibuka dans sa relation avec le gouvernement rwandais, Ngarambe considère qu’il s’agit là, de la part des négationnistes, d’une stratégie consistant à tenter de les maintenir dans une situation d’opposition constante au pouvoir. Il est vrai que dans les années 2004-2005, a-t-il précisé, Ibuka était perçue comme étant la seule association à tenir tête au gouvernement, notamment lorsqu’elle entama une réflexion relative aux Gacaca. A l’occasion de l’émission, par le juge français Jean-Louis Bruguière, de mandats d’arrêt à l’encontre de neuf des proches de l’actuel président Paul Kagame, nombreux furent ceux qui, selon Ngarambe, auraient apprécié qu’Ibuka prenne alors position, déçus toutefois que tel ne fut pas le cas. « Mais là n’est pas notre zone d’intervention », martèle l’ancien président d’Ibuka Rwanda, « Ibuka se devant de se positionner dans l’intérêt des rescapés. Or ce gouvernement est le seul à les soutenir et à les protéger. » Ngarambe se fait plus précis : « 70 milliards de Francs rwandais sont reçus par Ibuka. Il nous faut être responsable. Nous devons adopter une certaine attitude si nous ne voulons pas tout perdre. »
L’ancien président d’Ibuka Rwanda de préciser sa pensée : « Nous ne sommes pas des frondeurs mais des stratèges. Des actions concrètes positives donnent le droit moral de critiquer. Le gouvernement ne tiendra compte de nous que si nous sommes visiblement engagés dans l’action. Pour être crédible », poursuit-il, « il faut faire des débats profonds sur des questions profondes. Avant tout, » conclue-t-il enfin, « la construction de la Vérité. Ceci avant les réparations. »
L’homme marque un silence puis reprend : « On nous dit que certains génocidaires ne dorment plus une fois qu’ils ont été repérés. Il faut dire que laisser une telle image de soi après sa mort est une malédiction que je ne souhaite à personne. » (Fin).
De notre correspondant à Paris, Serge Farnel
ARI-RNA/ Gen./ S.F/ 06. 06. 08/ 14 : 50 GMT
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Rwanda News Agency/Agence Rwandaise dInformation (ARI/RNA)