La justice du compromis qui engendre les compromissions
Depuis le 19 avril 2007, aussi bien des Belges que des Rwandais ont suivi avec beaucoup d’attention le procès du Major des FAR, Bernard Ntuyahaga.
Celui-ci était accusé de porter une responsabilité dans la mort des Casques bleus belges, massacrés au Camp Kigali après avoir été conduits là par le prénommé. Il les a livrés aux militaires fous de rage contre les Belges accusés d’ avoir commis l’attentat contre l’avion de l’ex-Président rwandais selon une rumeur lancée notamment par ce Major .
Ce dernier était accusé également d’avoir tué lui-même un certain nombre de personnes identifiées à Kiyovu dans la ville de Kigali, le quartier où il habitait. Il était encore accusé d’avoir des responsabilités dans la mort d’Agathe Uwilingiyimana, la Première Ministre d’opposition et dans des massacres de personnes non identifiées dans la ville de Kigali et de Butare.
La culpabilité du Major a été reconnue par la Cour d’Assises le 4 juillet 2007, jour du 13è anniversaire de la Libération de la ville de Kigali. Le verdict était fixé au 5 juillet 2007, jour anniversaire de la prise de pouvoir par Habyarimana par un coup d’Etat militaire, trente quatre ans plus tôt.
Le Major est condamné à 20 ans de prison car reconnu coupable de la mort des 10 casques bleus belges et de massacres dont il est accusé uniquement dans la ville de Kigali mais pas dans la ville de Butare. Il est par ailleurs reconnu ne porter aucune responsabilité dans la mort d’Agathe Uwiligiyimana.
Je suis choquée, je suis écoeurée par ce verdict, blessée, mais pas découragée.
Comment pouvons-nous laisser passer une telle horreur au nom de la loi ?
Je ne comprends pas du tout comment on peut reconnaître la responsabilité du Major Ntuyahaga dans la mort des dix casques bleus belges et ne pas admettre sa responsabilité dans la mort d’Agathe. Celui qui a désarmé et conduit les casques bleus dans le camp militaire de Kigali pour les assassiner, l’a fait pour pouvoir mettre la main sur Agathe et faire partir la MINUAR du Rwanda. Tout était prévu dans le plan génocidaire et le Major Ntuyahaga, officier supérieur, a été un maillon important de ce plan machiavélique.
Dans ce contexte, sa condamnation à 20 ans de prison et non à perpétuité comme l’a proposée le Procureur Fédéral est particulièrement injuste et injustifiée.
Nous avons tous espéré la perpétuité car le Major est lourdement coupable ; de plus il ne regrette rien et si c’était à refaire, il referait la même chose
Un procès blessant pour les survivants et les parties civiles
Ce qui est blessant pour tout le monde, c’est que le verdict a accordé à l’accusé des circonstances atténuantes que personne n’avait évoquées, pas même sa propre défense.
Il suffit de comparer l’attitude de l’enfant de Stephane Lhoir, un des casques bleus belges massacré à Kigali et celle de la fille du Major Ntuyahaga pour comprendre et être édifié sur ce verdict :
La fille de Ntuyahaga est très heureuse, alors que Stéphanie est en larmes.
Ajoutons qu’au moment où le procès de Ntuyahaga était en cours, la religieuse Kizito condamnée en 2001 à 12 ans de prison pour Génocide est sortie car elle a fait la moitié de sa peine. Elle sort avant Ruggiu, le journaliste belgo-italien condamné avant elle en prison à Arusha qui fera la totalité de sa peine.
Ntezimana Vincent condamné à 12 ans aussi était sorti déjà avant. Au nom de la compétence universelle on juge les génocidaires rwandais et au nom de la loi à la belge on les relâche. De quelle justice s’agit-il ? Le major peut garder patience, il sortira l’année prochaine au plus tard pendant les Assises 2008.
La justice belge est plus clémente pour les génocidaires que la justice internationale !
Une reconstruction impossible
Comment puis-je être heureuse de l’issue de ce procès lorsqu’une partie des victimes est niée ? Les victimes de Butare où habitait tout le reste de ma famille ne sont pas reconnues.
Comment puis-je être heureuse devant le chagrin des orphelins d’Agathe Uwilingiyimana?
Comment pouvons-nous nous reconstruire si justice ne nous est pas faite?
La survie au lieu d’être un passage est en train de devenir un statut.
Une réconciliation que l’on croit favoriser est impossible là où règnent l’impunité et l’injustice.
Yolande Mukagasana
Survivante du génocide et partie civile