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 La stratégie des antilopes (Jean Hatzfeld)

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ibukafrance
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MessageSujet: La stratégie des antilopes (Jean Hatzfeld)   Jeu 9 Aoû - 5:20

Grand reporter à Libération jusqu'en 2006, Jean Hatzfeld a couvert de nombreux conflits. Profondément marqué par son expérience au Rwanda, il publie Une saison de machettes (Seuil, 2003), dans lequel il rapporte ses entretiens avec les auteurs des massacres, et Le nu de la vie (Seuil, 2005), où il laisse la parole aux rescapés. La stratégie des antilopes, le troisième volet, est le récit des Tutsis réfugiés dans les forêts. Jean Hatzfeld y soulève la question du pardon et de la coexistence des bourreaux et de leurs victimes.

"Quand Satan a proposé les sept péchés capitaux aux hommes, l'Africain a tiré la gourmandise et la colère. J'ignore s'il les a choisis au premier tour ou au dernier. Ni ce que les Blancs ou les Asiatiques ont attrapé pour eux, car je n'ai pas voyagé dans le monde. Mais je sais que ce choix nous sera toujours contrariant. La convoitise souffle sur l'Afrique plus de chamailles et de guerres que la sécheresse ou l'ignorance. Et dans le brouhaha, elle a réussi à souffler un génocide sur nos mille collines.»

Comme pour les alléger, Claudine Kayitesi interrompt ces paroles sur un lent sourire, et ajoute: «Je suis contente d'être africaine, car sinon je ne pourrais être contente de rien. Mais fière en tout cas pas. Peut-on être fière si on se trouve gênée? Je suis simplement fière d'être tutsie, ça oui, absolument, parce que les Tutsis devaient disparaître de la terre et que je suis bien toujours là.»

Lors de ma dernière visite, deux ans plus tôt, Claudine occupait l'ancienne maison de sa cousine, en compagnie d'une marmaille des environs, en haut d'un chemin abrupt sur la colline de Rugarama. Une maison en pisé, déjà très lézardée et couverte de tôle rouillée, mais entourée d'un magnifique jardin odorant, soigné de ses propres mains. Derrière, une cahute abritait les marmites et l'enclos d'un veau.

Depuis, les paysans des champs limitrophes sont sortis du pénitencier, en particulier l'assassin de sa soe; ur, qu'elle appréhende de croiser à la nuit tombée. Elle a donc été soulagée de quitter les lieux et de suivre, sur une autre parcelle, son mari Jean-Damascène, ancien camarade d'école primaire, au lendemain d'un mémorable mariage qu'elle raconte ainsi: «Avec mon époux, on s'est reconnus il y a deux ans, on s'est d'abord échangé des paroles d'amitié, on s'est envisagés à la Nouvelle Année, on s'est accordés en juillet. Le mariage a été une fête grandiose, les choristes l'ont préludé en pagnes ornementaux, comme sur les photos; j'ai vêtu les trois robes traditionnelles, mon mari a caché ses mains dans les gants blancs, l'église a proposé son enclos et ses nappes, trois camionnettes transportaient la noce, des Fanta, du vin de sorgho et des casiers de Primus, évidemment. L'ambiance nous a pris quelque trois jours inimaginables. Grâce au mariage, le présent montre un gentil visage, mais le présent seulement. Parce que je vois bien que l'avenir est déjà mangé par ce que j'ai vécu.»

Aujourd'hui, Claudine habite un pavillon de construction récente, aligné parmi les dizaines de pavillons identiques d'un moudougoudou encastré sur un versant de rocailles et de broussailles, un peu au-dessus de la grande route de Nyamata, à quelques kilomètres de Kanzenze. A notre arrivée, elle pose une gerbe de fleurs en tissu sur la table basse pour rehausser les bouquets naturels, éloigne de la cour une meute de gamins curieux, tire les rideaux, s'assoit dans l'un des fauteuils en bois avec une mimique amusée.

«Encore des questions? feint-elle de s'étonner. Toujours sur les tueries. Vous ne pouvez donc cesser. Pourquoi en ajouter de nouvelles? Pourquoi à moi? On peut se sentir embarrassée de répondre. On peut se trouver blâmable en première ligne d'un livre. Dans les marais, les Tutsis ont partagé la vie des cochons sangliers. Boire l'eau noirâtre des marigots, fouiller la nourriture à quatre pattes dans la nuit, faire ses besoins à la va-vite. Pis, ils vous l'ont dit, ils ont mené l'existence du gibier, ramper dans la vase, écouter les bruits, attendre la machette des chasseurs. Mais une chasse surnaturelle, parce que tout le gibier devait bien disparaître, sans même être mangé. En quelque sorte, ils ont vécu la lutte du Bien et du Mal, directement sous leurs yeux, sans fioritures, si je puis dire.

«Moi, je dois bien penser que le Bien a finalement gagné, puisqu'il m'a offert l'opportunité de fuir et de survivre et que je suis désormais convenablement entourée. Mais le papa, la maman, les petites soe; urs et tous les agonisants qui murmuraient dans la boue, sans oreilles apprêtées pour entendre leurs derniers mots, ils n'ont plus à répondre à vos questions. Toutes les personnes coupées qui soupiraient après un souffle humain de réconfort, tous les gens qui savaient qu'ils s'en allaient tout nus, parce que leurs habits leur étaient volés avant la fin. Tous les morts qui pourrissaient enfouis dans les papyrus ou qui séchaient sous le soleil, eux tous, ils n'ont plus à qui dire qu'ils pensent le contraire.»

Claudine garde un secret mais elle ne se plaint jamais de rien. Tous les matins, elle descend avec son mari dans le champ, à midi elle allume le feu sous la marmite, l'après-midi, elle va de-ci de-là, ses copines, la paroisse, Nyamata. Elle ne réclame plus réparation, renonce à la justice. Elle ne coopère guère, ne fait semblant de rien, ne craint pas les mots. Elle ne dissimule pas ses angoisses et sa haine des tueurs, ni sa jalousie envers ceux qui peuvent encore présenter leurs parents à leurs enfants, ni la frustration de n'avoir pas décroché un diplôme d'infirmière: «J'échange des mauvais regards avec les difficultés de rencontre sans baisser les yeux», résume-t-elle; mauvais regards qui contrastent avec la gaieté de son visage, ses robes en étoffe écarlate, la turbulence de ses deux enfants qui ne cessent de lui tourner autour.

Elle anticipe une question et sourit: «Oui, le calme est bien là. J'ai de beaux enfants, un champ un peu fertile, un mari gentil pour m'épauler. Il y a quelques années, après les tueries, quand vous m'avez rencontrée pour la première fois, j'étais une simple fille au milieu d'enfants éparpillés, dépourvue de tout, sauf de corvées et de mauvaises pensées. Et depuis, ce mari m'a fait devenir une dame de famille, d'une façon inimaginable. Le courage me tire par la main le matin, même au réveil de mauvais rêves, ou pendant la saison sèche. La vie me présente ses sourires et je lui dois la reconnaissance de ne pas m'avoir abandonnée dans les marais.

«Mais pour moi, la chance de devenir quelqu'un est passée. A vos questions, les réponses de la vraie Claudine, vous ne les entendrez jamais, parce que j'ai un peu perdu l'amour de moi. J'ai connu la souillure de l'animal, j'ai croisé la férocité de la hyène et pire encore, car les animaux ne sont jamais si méchants. J'ai été appelée d'un nom d'insecte, comme vous le savez. J'ai été forcée par un être sauvage. J'ai été emportée là-bas d'où l'on ne peut rien raconter. Mais le pire marche devant moi. Mon coe; ur va toujours croiser le soupçon, lui sait bien désormais que le destin peut ne pas tenir ses simples promesses.

«La bonne fortune m'a offert une deuxième existence que je ne vais plus repousser. Mais elle va être une moitié d'existence, à cause de la coupure. J'ai été poursuivie par la mort quand je voulais survivre de n'importe quelle manière. Puis j'ai été harcelée par le destin quand je demandais à quitter le monde et la honte qui gâchait mon intimité.

«J'avais offert ma confiance de jeune fille à la vie, sans manigances. Elle m'a trahie. Etre trahie par les avoisinants, par les autorités, par les Blancs, c'est une terrible malchance. On peut mal se conduire par après. Par exemple, un homme qui refuse de prendre la houe pour s'attarder au cabaret, ou une femme qui délaisse ses petits et ne veut plus se soigner.

«Mais être trahie par la vie, qui peut le supporter? C'est grand-chose, on ne sait plus se laisser aller dans la bonne direction. Raison pour laquelle, à l'avenir, je me tiendrai toujours un pas de côté.»

A la saison sèche, une torpeur poussiéreuse et néanmoins éblouissante fige la région de Rilima, la plus aride du Bugesera, où, sur une butte, s'élèvent les murailles en briques du pénitencier. Toutefois, en ce début janvier, une foule de prisonniers, sautillant sur place dans la cour, paraît indifférente à la canicule lorsque s'ouvrent devant elle les immenses portails. Ces détenus, revêtus de fripes disparates, s'élancent à petits pas précipités, comme s'ils voulaient sortir au plus vite sans risquer la moindre bousculade.

Sous les ordres de bidasses désabusés, ils se rassemblent à l'ombre d'un bois d'eucalyptus, seul îlot de verdure à l'usage des fonctionnaires de la forteresse. Ils ne chantent pas, comme d'autres prisonniers qui, plus loin, dans leurs uniformes roses, sans un regard pour eux, vont et viennent jusqu'au lac en deux files impeccables pour la corvée d'eau. Leurs chuchotements ne parviennent pas à dissimuler leur excitation. A la fois dociles et fébriles, inquiets et enjoués, ils ne semblent pas savoir quelle attitude adopter; non sans raison car, à la surprise de tout le monde et principalement d'eux-mêmes, ils viennent d'être libérés sans explication, après sept années de captivité.

La radio a diffusé l'information trois semaines plus tôt dans un laconique communiqué présidentiel lu tel un bulletin météo. Il annonçait la libération d'une première vague de quarante mille détenus, tous de grands tueurs condamnés pour génocide, dans six pénitenciers à travers le pays.

Au coup de sifflet, ces prisonniers de Rilima franchissent la barrière de l'enceinte avec des gestes obséquieux à l'adresse des gardes, dévalent un versant de rocailles et sautent par-dessus les taillis. Parmi eux se trouvent, une nouvelle fois ensemble, les gars de la bande de la colline de Kibungo, ceux qui participèrent au livre Une saison de machettes. Pio Mutungirehe, le benjamin de la bande qui n'est plus si jeune; Fulgence Bunani, l'éternel apprenti vicaire qui a miraculeusement sauvegardé ses sandales blanches pendant sa captivité; Jean-Baptiste Murangira, droit comme un i dans son rôle de président d'une association de repentance; Alphonse Hitiyaremye qui n'en peut plus de gesticuler ou de sourire, aux gardes, aux passants, aux collègues; Léopord Twagirayezu, à l'inverse, solennel; Pancrace Hakizamungili plus méfiant, presque aux aguets, mais qui pense déjà à sa première Primus; Adalbert Munzigura débordant d'énergie en tête du cortège, comme il l'était en première ligne des expéditions de tueries. Tous ensemble, à l'exception de Joseph-Désiré Bitero, confiné pour longtemps dans le quartier des condamnés à mort.

Pancrace se souvient de ce dernier jour au pénitencier:

«Vraiment, je ne croyais pas à cette chance extraordinaire de sortir un jour de prison. On entendait bien des ouï-dire de visiteurs, mais je ne comprenais pas comment ce pouvait être vrai. Le 2 janvier 2003, quand la radio nous a lu le communiqué présidentiel, on était trop réjouis, ça débordait des lèvres, on n'échangeait rien de plus que de simples paroles revigorantes. On a passé la dernière nuit en chantant. Nombre ne voulaient même plus manger. Deux ambiances dans la prison rivalisaient, les avouants échangeaient des alléluias, tandis que les désavouants lançaient des mots injurieux et des paroles frustrées.»

Son vieux compère Ignace Rukiramacumu:

«J'ai pensé à l'urwagwa qu'on allait boire. J'avais cru qu'on n'en goûterait plus jamais de la vie, qu'ils avaient tiré la porte derrière nous jusqu'à la fin du monde. Avant cette libération, chaque fois que de furieuses épidémies nous attaquaient, on s'imaginait bientôt enterrés en prison. On comptait le nombre de morts et le nombre qu'on restait, et on calculait le temps qu'on allait durer.

«Suite à mon grand âge, j'ai embarqué sur un camion réservé aux vieux et aux malades. On a stoppé à Nyamata dans les ténèbres. On n'osait pas monter par la forêt directement, on s'est blottis la première nuit dans la cour du district. Au matin, on a pris nos sacs. C'était jour de marché. On a contourné deux fois, sans oser s'approcher, puis on a grimpé les chemins. Parmi les gens croisés qui descendaient au marché, on reconnaissait des rescapés. J'ai entendu des cris de méchanceté au passage, des avis de vengeance, mais ça n'a pas duré. Il y en a qui lançaient des bonjours, même s'il s'entendait qu'ils ne venaient pas de bon coe; ur.»


La stratégie des antilopes
Jean Hatzfeld
SEUIL
312 pages.
Prix : 19 € / 124,63 FF.
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ibukafrance
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MessageSujet: Re: La stratégie des antilopes (Jean Hatzfeld)   Jeu 6 Sep - 5:27

Vous avez dit pardon ?
A Nyamata, au sud de Kigali, les rescapés tutsis tentent de cohabiter avec les tueurs hutus. Le retour de Jean Hatzfeld au Rwanda.
Par Thomas HOFNUNG
QUOTIDIEN : jeudi 6 septembre 2007
Jean Hatzfeld La Stratégie des antilopes Le Seuil, 302 pp., 19 €

«Encore des questions ?» Le troisième livre de Jean Hatzfeld consacré au génocide commis au Rwanda en 1994 s'ouvre sur ce soupir feint de Claudine, une rescapée rencontrée lors des précédents séjours sur place de l'auteur, longtemps journaliste à Libération . Mais peut-on jamais cesser d'interroger ­ et de s'interroger ­ sur le «crime des crimes» ? La réponse est toute entière contenue dans l'existence de ce troisième volet d'une trilogie à la fois rwandaise et universelle par les thèmes qu'elle aborde : la barbarie, l'indicible, la réconciliation et le pardon impossibles, et la vie qui ­ malgré tout ­s'enracine à nouveau. Si le génocide est un crime imprescriptible, comme le soulignait Vladimir Jankélévitch, son questionnement l'est tout autant.
Après avoir donné la parole aux survivants (Dans le nu de la vie) en 2000, puis aux tueurs (Une Saison de machettes) en 2003, Jean Hatzfeld est de retour à Nyamata, une localité située au sud de la capitale, Kigali. Durant sept semaines, sept jours sur sept, les Tutsis y ont été pourchassés et exécutés sans pitié par leurs «avoisinants» (voisins) hutus. Sur 59 000 tutsis, seuls 9 000 étaient encore vivants lorsque les hommes du chef rebelle (tutsi) Paul Kagamé mettaient un terme au bain de sang.
Le point de départ de ce troisième opus, qui comme les deux premiers accorde une large part au témoignage direct, se situe dans la libération massive, ces dernières années, des tueurs présumés après de vagues confessions publiques, tant pour désengorger les prisons que pour remettre en marche le pays. Comment les rescapés parviennent-ils à cohabiter avec les auteurs du massacre, se demande l'auteur, évoquant à ce propos une «destinée dantesque». Réponse : ils font semblant, sous la pression, évoquée en filigrane au fil des témoignages, du régime autoritaire de Kigali.
Seul un observateur ayant tissé des relations durables de confiance avec les habitants de Nyamata ­ autant dire Jean Hatzfeld ­ pouvait remarquer ces tensions imperceptibles pour l'étranger : les Hutus et les Tutsis qui font table à part dans les cafés, ou à la sortie de l'église. Les regards qui s'évitent, les voix qui se taisent.
Ici, comme en Europe après la Shoah, les rescapés apparaissent comme les grands perdants des lendemains de tragédie. L'une d'entre eux, Berthe, confie à propos de l'attitude des tueurs récemment libérés : «Au fond, ils croient qu'ils n'ont plus à envoyer de pardon valable, puisqu'ils n'ont pas reçu de punition valable.» Pour un autre, Innocent, les survivants ont été «oubliés» par le régime fondé par les Tutsis de l'étranger sur les décombres du génocide : «Avec les Hutus, ils s'envoient de bons mots, ils évitent les fâcheries, ils ne visent que l'avenir, ils gouvernent le pays.»
Dans les descriptions souvent tendres des survivants, on sent bien que l'auteur désirait aussi, à la faveur de ce livre, prendre des nouvelles des personnages croisés dans les deux ouvrages précédents, dont certains sont devenus ses amis : Claudine, Marie-Louise, Innocent, Sylvie, Jeannette, et bien d'autres. La Stratégie des antilopes prend ainsi des allures de chronique du temps qui passe, du génocide qui ne passe pas, des blessures qui ne se referment pas, et de la vie qui se poursuit envers et contre tout. Comme lorsque Jean Hatzfeld raconte la mystérieuse union entre une survivante tutsie, Josiane, et un bourreau hutu, Pio.
A la fin, Hatzfeld résume en ces termes le projet sous-jacent à ce troisième livre : «Dire aux rescapés : Vous nous intéressez aussi lorsque vous continuez à vivre.» Un droit de suite que Jean Hatzfeld, journaliste écrivain comme il aime à se définir, exerce ici avec sensibilité et humilité.
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MessageSujet: Re: La stratégie des antilopes (Jean Hatzfeld)   Jeu 6 Sep - 13:28

Au fond, le plus important est d'affirmer ceci : il faut absolument lire La Stratégie des antilopes, le troisième livre que Jean Hatzfeld a consacré au génocide rwandais. Il y a dans les propos des rescapés et des tueurs qu'il a longuement interrogés quelque chose de l'ordre de la poésie et de la philosophie entremêlées jusqu'à l'essentiel, jusqu'au plus profond de l'humain. "L'Afrique, dit le Tutsi Innocent Rwililiza, est le berceau de l'humanité. C'est grand-chose d'être les aïeux de tous les Homo sapiens, à l'origine de la connaissance, au départ de toutes les civilisations." Le dernier génocide du XXe siècle, comme s'il était le premier de l'histoire de l'humanité.

On lit ces paroles - admirable travail d'écriture - et reviennent en mémoire les livres sur la Shoah : même absence de remords chez les tueurs, même sentiment de honte, chez les victimes, d'avoir survécu, d'avoir pris la vie de quelqu'un qui la méritait tout autant. Même sentiment de vertige également devant l'impossibilité de comprendre. Les rescapés rwandais et Jean Hatzfeld le disent comme, avant eux, Primo Levi, Claude Lanzmann, Charlotte Delbo et quelques autres.

Après les mots demeure une immense sensation de malaise née de la situation "dantesque", dit Jean Hatzfeld, qui prévaut aujourd'hui au Rwanda. Sur quoi va déboucher cette politique de réconciliation forcée ?

Et puis, il y a cette phrase de Jeannette Ayinkamiye en forme de menace pour l'humanité tout entière : "Je ne crois pas ceux qui disent qu'on a touché le pire de l'atrocité pour la dernière fois. Quand il y a eu un génocide, il peut y en avoir un autre, n'importe quand à l'avenir, n'importe où, au Rwanda ou ailleurs ; si la cause est toujours là et qu'on ne la connaît pas." On ne saura sans doute jamais les mécanismes de cette "violence nue" dont parle Lanzmann. Il y a un abîme entre connaître les conditions qui ont permis l'extermination et l'extermination elle-même.
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MessageSujet: Re: La stratégie des antilopes (Jean Hatzfeld)   Jeu 6 Sep - 13:31

Selon l'ONU, le génocide des Tutsis et des Hutus modérés, au Rwanda, a fait 800 000 victimes. Dans la seule région de Nyamata, où s'est rendu Jean Hatzfeld, entre le 11 avril et le 12 mai 1994, environ 50 000 Tutsis ont été massacrés à la machette par des milices hutues.

Vous avez déjà donné la parole aux tueurs et aux rescapés dans Dans le nu de la vie, récit des marais rwandais (Seuil, 2000) et Une saison de machettes (Seuil, 2003). Pourquoi avez-vous éprouvé le besoin d'écrire ce troisième livre, La Stratégie des antilopes ?

Après Une saison de machettes, j'avais déjà l'idée de revenir au Rwanda, mais sans bien savoir pourquoi. Et puis il y a eu, en mai 2003, cette libération des prisonniers du pénitencier de Rilima, à la surprise de tous, à commencer par des rescapés tutsis, des anciens tueurs rwandais parmi lesquels les huit que j'avais déjà interrogés. J'ai décidé d'accompagner leur sortie.

"Quelle dantesque destinée, écrivez-vous, que celle des rescapés condamnés à cohabiter avec les tueurs et leurs familles ! Quelle dureté de l'Histoire !" Cette politique a en effet quelque chose de très violent.

C'est une situation très malsaine. Innocent dit ceci : "Au fond, qui parle de pardon ? Les Tutsis, les Hutus, les prisonniers libérés, leurs familles ? Aucun d'eux, ce sont les organisations humanitaires. Elles importent le pardon au Rwanda, et elles l'enveloppent de beaucoup de dollars pour nous convaincre. Il y a un Plan Pardon comme il y a un Plan Sida..." Tout le monde fait semblant. Chacun sait bien, des deux côtés, que la réconciliation est impossible, que parler ensemble du génocide est impossible, que pardonner est impossible.

L'opération "Turquoise" et le rôle de la France dans ce génocide ne sont pas abordés.

Ma démarche est une démarche antijournalistique. Un journaliste aurait parcouru le pays du nord au sud, serait allé à Kigali, à Washington, au Quai d'Orsay. Moi non. Je voulais juste me poster au bord des marais. Rencontrer des gens qui y étaient, y ont chassé, y ont tué. Qui cultivent autour. Travailler toujours avec les mêmes personnes. Je travaillerai ainsi encore pendant trente ans, en tout cas tant que mon travail ne sera pas stérile. Je ne ferai jamais le journaliste au Rwanda.

Claudine vous dit ceci : "Les réponses de la vraie Claudine, vous ne les entendrez jamais, parce que j'ai un peu perdu l'amour de moi. J'ai connu la souillure de l'animal, j'ai croisé la férocité de l'hyène et pire encore, car les animaux ne sont jamais si méchants." Y a-t-il eu, malgré tout, de vraies réponses ?

Personne ne m'a répondu totalement. "Mener une existence de gibier, dit Berthe, seulement celui qui est mort en gibier peut l'expliquer." Elle ajoute : "On ne peut pas raconter la mort puisqu'on lui a échappé." A un moment donné, ils arrêtent de parler, soit que leur mémoire défaille, soit que le mensonge est nécessaire. Soit, tout simplement, qu'ils ne veulent pas affronter cette vérité. Claudine dit : "Etre trahie par les avoisinants, par les autorités, par les Blancs, c'est une terrible malchance (...) Mais être trahie par la vie, qui peut le supporter ? C'est grand-chose, on ne sait plus se laisser aller dans la bonne direction. Raison pour laquelle, à l'avenir, je me tiendrai toujours un pas de côté." Manière aussi de me dire : "Jean, on veut bien te parler, mais on ne veut pas témoigner."

On est frappé, à la lecture du livre, par l'extraordinaire qualité de la parole des gens que vous interrogez. Comment faites-vous pour recueillir ainsi leurs propos ?

D'abord, je travaille énormément en aval. J'ai beaucoup lu, en particulier Primo Levi, Charlotte Delbo, Hilberg, Appelfeld... Ça m'a beaucoup aidé à formuler les questions. Ensuite, c'est un travail de grande patience. Dix, vingt fois, je suis retourné à Nyamata. Quand Jeannette me dit : "Je ne crois pas ceux qui disent qu'on a touché le pire de l'atrocité pour la dernière fois. Quand il y a eu un génocide, il peut y en avoir un autre, n'importe quand à l'avenir, n'importe où, au Rwanda ou ailleurs ; si la cause est toujours là et qu'on ne la connaît pas", ça ne vient pas comme ça, lors de notre première conversation. Mais à un moment, oui, elle l'a dit. Je l'ai enregistrée puis je l'ai noté comme tout ce que les gens m'ont dit. Et puis, quand le livre a commencé à être mis en route, j'ai repris mes cahiers et j'ai commencé un travail de montage, mêlant leurs propos à des descriptions, des impressions et quelques idées personnelles.

On revient à cette phrase de Jeannette. On ne connaît pas la cause d'un génocide, de celui-ci comme des autres ? La haine entre Hutus et les Tutsis ne suffit pas à l'expliquer ?

Non. Cela pourrait expliquer une guerre civile, des massacres, mais pas un génocide, pas une telle extermination. L'idée de vouloir tuer jusqu'au dernier les 58 000 Tutsis de Nyamata. Il y a autre chose que la peur et la haine. C'est peut-être cette non compréhension vertigineuse qui me maintient en état d'écrire.

Innocent dit : "Un génocide doit être photographié avant les tueries (...) et le génocide peut se montrer après." Mais, dit-il, "l'intimité du génocide appartient à ceux qui l'ont vécu". Faisant allusion aux génocides des Juifs ou des Arméniens, il ajoute : "Il n'y a pas de photos parce qu'il n'y a pas de place pour les photographes sur les lieux des tueries."

C'est très important. Et ça rejoint la question de l'humiliation. L'humiliation d'avoir vécu, d'avoir été vus comme des animaux, d'où le titre du livre d'ailleurs. A la différence d'un affrontement militaire, il n'y a pas de place pour un photographe face à une extermination. Personne ne peut, comme à Sarajevo ou à Bagdad, observer de l'extérieur. C'est irracontable. De même qu'on ne peut pas imaginer un journaliste se baladant dans le camp d'Auschwitz et raconter ensuite ce qui s'y passait
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MessageSujet: Re: La stratégie des antilopes (Jean Hatzfeld)   Jeu 6 Sep - 13:33

On est frappé par l'absence de remords chez les tueurs.

Dans Une saison de machettes, ils disaient déjà ne pas comprendre le sens de ma question. Je disais "remords", ils répondaient "regrets". Ils ne voient pas l'utilité de demander pardon. Ça ne sert à rien, disent-ils, car on ne va pas nous l'accorder. Ce que confirment les rescapés, qui voudraient qu'on leur demande pardon pour pouvoir ensuite le refuser. De la même manière, les rescapés voudraient que les tueurs disent la vérité sur les massacres, mais ils ne supportent pas cette vérité. On n'en sortira pas. Quelqu'un dit fort justement que "si la bouche pouvait murmurer ce que pense le coeur, ce serait le chaos pour tout le monde".

Revenons-en à ce que dit Claudine. Qu'entend-elle par "trahison de la vie" ?

C'est quelque chose d'assez métaphysique. Elle a fait confiance à la vie, et la vie, ce cadeau du ciel, lui dit : "Vous devez être éradiqués de la Terre, vous devez quitter l'Univers."
C'est Dieu qui les a trahis ?

Certains disent qu'à un moment donné, ils ont douté. Mais c'est inimaginable pour eux, une vie sans Dieu. Aucun ne se reconnaît dans ce que dit Primo Levi : "Auschwitz est la preuve de la non-existence de Dieu." Innocent dit : "Ce philosophe italien avait bien le droit de proposer son inexistence, mais il ne peut être entendu en Afrique." Certains disent souffrir d'avoir vécu dans les marais, deux à trois semaines, sans la foi ; d'avoir été capables, comme les animaux, de nier Dieu. Une animalisation spirituelle en quelque sorte. Francine dit : "Une personne, si son âme l'a abandonnée un petit moment, c'est très délicat pour elle de retrouver une existence."

Vous écrivez : "Admettre mon obsession pour l'histoire de ce génocide, et inévitablement des autres génocides. Reconnaître l'attraction de cet événement inouï, la sensation de vertige." On peut être ainsi et à ce point aimanté par un événement ?

C'est comme ça. Confronté au génocide rwandais, j'ai ressenti cette sensation vertigineuse de s'approcher du gouffre. Ces marais, je peux passer des heures et des heures à les regarder. Ces gens, je peux passer des heures et des heures à les écouter. Très modestement, ma motivation essentielle a été de faire de la littérature. Travailler sur l'esthétique de l'écrit, faire entrer dans l'univers génocidaire. L'écriture journalistique n'est pas adaptée à un tel événement.

N'y a-t-il pas eu, de la part de la presse, une faute collective ?

Oui, une immense faute professionnelle collective. Qui n'était pas motivée par des a priori politiques ou idéologiques. En septembre 1994, relisant tout ce qui avait été écrit, on s'apercevait qu'il y avait un absent : le Tutsi. Comme en 1945-1946, et que l'on constate dans la presse la disparition de celui qui sort de Treblinka. Il faut la littérature pour affronter toutes ces questions sur la peur, la trahison de la vie, la mort, la destruction de la mémoire et des souvenirs.
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MessageSujet: Re: La stratégie des antilopes (Jean Hatzfeld)   Ven 7 Sep - 17:06

Il y a des livres qui vous emportent très loin à l'intérieur de vous-même, qui hantent vos nuits, vous tourmentent et dont certains passages restent gravés en lettres de feu dans votre arrière mémoire. La stratégie des antilopes qui vient de paraître appartient à cette catégorie. Leçon d'humilité, d'écoute et d'empathie il est à la fois méditation sur la signification de l'Autre, réflexion sur les brûlures de l'histoire et message d'humanisme et d'espérance.

Hatzfeld est reporter de guerre depuis trente ans. Sa vie a changé lorsqu'il est arrivé au Rwanda après le génocide. Il a décidé non de "couvrir l'évènement" mais de le vivre dans sa chair et son coeur et de s'installer là-bas dans une petite bourgade pour écouter, ne pas poser de questions, attendre qu'on vienne vers lui pour tenter de comprendre cette horrible souffrance et culpabilité des survivants tutsis. Puis il est revenu, puis il est devenu l'enfant du pays, il s'est "tutsisé". Il est devenu l'un d'entre eux. Ce livre est le troisième de son odyssée. Le premier "Dans le nu de la vie" donnait la parole aux victimes, le second "Une saison de machettes" aux massacreurs. Celui-ci décrit la vie ensemble des massacreurs et des parents, enfants, frères, soeurs et cousins tués par les massacreurs. Soi disant la paix est revenue, soi disant la justice est passée. Soi disant, au Rwanda, tout est comme avant. Alors on fait semblant, on peut boire et travailler ensemble. Mais comment se parler? Comment faire pour vivre ensemble?

L'oeuvre philosophique d'Hannah Arendt est irriguée par cette problématique du vivre ensemble. On pense à elle en lisant Hatzfeld. Leçon d'humanisme et d'empathie, Hatzfeld montre aussi que la vie demeure toujours plus forte que la mort, du moins quand on a la chance d'être encore en vie... Comme le dit une amie d'Hatzfeld, une femme tutsi qui a perdu toute sa famille:"j'ai retrouvé l'espoir. Le courage est revenu, le goût aussi...J'attends. Je suis très calme. Puisque je suis vivante, je ne peux me fatiguer de vivre, comment le pourrais-je?"

Jean Hatzfeld, "La stratégie des antilopes" Collection fiction et cie. Editions du Seuil.
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MessageSujet: Re: La stratégie des antilopes (Jean Hatzfeld)   Ven 5 Oct - 18:10

http://www.evene.fr/livres/actualite/interview-jean-hatzfeld-strategie-antilopes-977.php
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MessageSujet: Re: La stratégie des antilopes (Jean Hatzfeld)   Dim 7 Oct - 5:49

http://www.yevrobatsi.org/st/item.php?r=6&id=3716
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MessageSujet: Re: La stratégie des antilopes (Jean Hatzfeld)   Lun 8 Oct - 5:12

Dire l'indicible





Anabelle Nicoud

La Presse

Pour la troisième fois, Jean Hatzfeld donne la parole aux Rwandais, témoins, ou acteurs du dernier génocide du XX ème siècle. Après Dans le nu de la vie, La parole des bourreaux, Une saison de machettes, l'écrivain et grand reporter français retrouve ses témoins pour la réconciliation nationale.


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En 2003, les anciens tueurs rwandais sortent des pénitenciers. À Nyamata, sur les collines de Kibingo et de Kanzenze, les rescapés, familles des victimes, voient, incrédules, les condamnés reprendre la vie en famille, sur leurs parcelles. Que peuvent-ils se dire? Comment dialoguer sur ce qu'ils partagent désormais, cette tentative presque aboutie d'extermination, demande Hatzfeld.

Aux gaçaça la parole des rescapés et celle des tueurs se côtoient. Dans les gaçaça, les tueurs racontent, un peu, les victimes aussi. Et les sages jugent, en tenant compte de la politique de réconciliation nationale. Au Rwanda, Hutus et Tutsis, tueurs et rescapés devront vivre côte à côte.

«Que peut-on exprimer à celui qui vous a pourchassé ou que vous avez pourchassé à la machette, qui vous a abandonné et dénoncé, quand un destin rwandais, unique dans l'histoire contemporaine, oblige les familles des victimes et les familles de tueurs, chefs, planificateurs à cohabiter presque immédiatement», interroge l'auteur.

Pour la troisième fois, donc, Jean Hatzfeld retourne sur les collines qu'il connaît tant, poser encore des questions. Encore. Et écrire. Écrire ce que ceux qui ont connu le nu de la vie, ceux qui ont vécu la saison de machettes, ont à dire, à transmettre. Et aussi ce qui ne peut plus être dit. «L'écriture ne peut remplacer ce témoignage du mort, mais elle aide le rescapé à le réintroduire d'une certaine façon. Écrire, c'est aussi retracer ce qui n'est pas dit», note le journaliste dans La stratégie des antilopes.

Derrière ce titre mystérieux et poétique, se cache cet acte de destruction totale, ultime, inouïe. Et comme pour ses deux précédents livres rwandais, Hatzfeld le fait sans aucune condescendance, sans aucun jugement, et en laissant vraiment la parole à ses témoins. Les livres d'Hatzfeld ont ceci d'unique qu'ils mettent en mot la manifestation la plus extrême de la barbarie. Et parce qu'ils donnent à entendre, à celui qui n'est jamais allé dans les collines, cette parole unique.

Jamais Jean Hatzfeld ne prend la première place. Jamais il ne se considère lui-même comme un témoin. Il s'interroge sur sa démarche, sa «fascination» pour les génocides, et pour celui qui a touché le Rwanda dans l'indifférence générale. L'expérience génocidaire est inoubliable.



La stratégie des antilopes
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La stratégie des antilopes (Jean Hatzfeld)

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