L’avocat d’Isaac Kamali compare la nouvelle prison rwandaise au quartier général de la Gestapo
Paris, 14 déc. (ARI) - La Chambre d’instruction de la Cour d’appel de Paris a examiné, ce mercredi 12 novembre, la demande d’extradition d’Isaac Kamali formulée cet été par Me Martin Ngoga, procureur adjoint de Kigali. Il s’agit de la première demande d’extradition rwandaise qu’examine la justice française. Le parquet général a souhaité de Kigali un supplément d’information, la décision étant mise en délibérée au 6 février 2008.
Ancien entrepreneur de la région de Gitarama dans le sud du Rwanda, Kamali obtint en France, après le génocide de 1994, le statut de réfugié politique, puis la nationalité française en 2002. Visé depuis le 27 Août 2004 par un mandat d’arrêt international délivré par le Rwanda pour génocide, Isaac Kamali, 58 ans, a toutefois pu enseigner les mathématiques à Béziers (sud-ouest de la France) sans y être jamais inquiété, jusqu’au 22 juin dernier, date à laquelle il est interpellé à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle tandis qu’il projette de se rendre aux Etats-Unis. Les autorités américaines le remettent alors à leurs homologues français en vertu du mandat d’arrêt émis à son encontre. Placé en détention, il est ensuite remis en liberté le 14 août dernier, avant de se voir notifié, il y a deux mois, la demande d’extradition par la Cour devant laquelle il comparaissait ce mercredi.
Le mandat d’arrêt dont fait l’objet Isaac Kamali vise un jugement par contumace en date du 20 mars 2003 émanant du tribunal de première instance de Gitarama, le condamnant à la peine capitale. La peine de mort a toutefois, depuis février dernier, été abolie au Rwanda. Kamali, qui n’est par ailleurs visé par aucune enquête en France ni poursuivi par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), est accusé d’avoir activement participé, en 1994 dans la région de Gitarama, au génocide visant l’ethnie tutsi, aussi bien en y prenant part directement qu’en en supervisant les massacres, notamment par la biais d’un appui logistique et d’une fourniture en armes aux milices génocidaires interahamwe. Il est notamment accusé d’avoir été en étroite relation avec l’ancien ministre de la Jeunesse du Gouvernement intérimaire génocidaire rwandais, Calixte Nzabonimama, ainsi qu’avec le chef local de la milice interahamwe avec qui il aurait assisté à des réunions visant à l’organisation des massacres contre les Tutsi.
La présidente du Tribunal, Edith Boizette, a notamment rappelé qu’« au cours d’une réunion tenue le 14 avril 1994 en présence du ministre, (Isaac Kamali aurait) dit aux miliciens qu’il faut combattre notre ennemi commun, le Tutsi, qu’il soit homme, femme ou enfant. »
Après avoir pris acte de la volonté du Rwanda « d’intégrer le giron des Etats démocratiques », l’avocat général, Jean-Charles Lecompte, a constaté que le mandat d’arrêt dont fait l’objet l’accusé n’a été ni traduit ni accompagné du nom du signataire. Sur le fond, il a déploré que le document fasse état de faits généraux sans toutefois les imputer précisément au cas de Kamali. Me Lecompte a enfin considéré que le texte du 9 décembre 1948 de la Convention des Nations Unies sur la prévention des génocides auquel fait référence ledit mandat ne prévoit pas de sanctions particulières. « Puisque le Rwanda veut intégrer l’aire géographique de sociétés démocratiques », a-t-il conclu condescendant, « il devrait améliorer sa copie et apporter un supplément d’information ».
Rappelant que son client avait déjà bénéficié du statut de réfugié politique en France, l’avocat de la défense, Me Jean-Marie Biju-Duval, a, quant à lui, commencé par faire valoir que « ce seul statut de réfugié interdi(sait) toute demande d’extradition vers les pays persécuteurs. »
Sa plaidoirie a toutefois essentiellement consisté à tenter d’obtenir de la Cour qu’elle rejette les conclusions du procureur général qui suggère un supplément d’information au prétexte que « l’on (saurait) aujourd’hui des choses qui ne varieront pas », comme le fait que « la demande d’extradition émane d’un pays qui n’est pas un Etat de Droit ». Le défenseur s’est ainsi appliqué à dresser du Rwanda le tableau d’un pays dictatorial, « où règne aujourd’hui la terreur », aux fins de dissuader la présente formation du tribunal d’y extrader son client : « Il faut appeler un chat un chat et un pays totalitaire un pays totalitaire », a-t-il ainsi asséné.
L’Homme de Loi a toutefois fini par se prendre à son propre piège en arguant « ne rien savoir des garanties procédurales et du respect des droits de la défense au Rwanda étant donné que la loi pertinente n’avait pas été transmise. » Remarquant toutefois qu’il venait là de prendre le risque de justifier le renvoi de l’audience préconisé par le procureur général dans l’attente d’un supplément d’information, le conseil de Kamali de confesser aussitôt qu’il « est vrai qu’avec un supplément d’information, on pourrait en savoir plus », mais de se rétablir dans un même mouvement en arguant que « ça ne ser(vait) finalement à rien étant donné que la pratique (du droit au Rwanda, ndlr) a été dénoncée par les organisations des droits de l’Homme qui parlent d’instrumentalisation politique de la justice ». Et de s’appuyer à cet effet sur les déclarations récentes d’Amnesty International qui aurait « exhorté les gouvernements à travers le monde à ne pas extrader vers le Rwanda les personnes accusées de génocide. En particulier », précisa Me Biju-Duval, « quand ils ont participé à l’ancien gouvernement hutu. »
Jaugeant peut-être que les difficultés de la présidente Edith Boizette à prononcer les termes « interahamwe » et « Gacaca » étaient révélatrices de son peu de connaissance de l’histoire du Rwanda, l’avocat de la défense a jugé opportun d’en comparer la nouvelle prison à l’ « Hôtel Lutetia » qui, pendant l’occupation nazie, fut le quartier général parisien de la Gestapo (police politique de l’Allemagne hitlérienne) !
La juge Boizette qui, à l’occasion de la comparution de l’abbé Munyeshyaka, avait fait savoir qu’elle ne lisait jamais la presse, gagnerait toutefois à mettre en perspective les propos de Me Biju-Duval, en apprenant notamment que l’actuel président du Rwanda a reçu, une semaine avant la plaidoirie déchaînée de l’avocat français, le prix African Gender Award 2007 de la part de l’ONG Femmes Africa Solidarité aux fins de le récompenser de ses efforts pour sa contribution à la promotion de la femme dans son pays où la Cour Suprême rwandaise, dirigée par une femme, n’en compte pas moins de 42%.
Kamali s’est dit, quant à lui, « foudroyé par l’extermination des Tutsi. » Tout en évitant de rappeler que son beau-frère n’est autre que Théoneste Bagosora, cerveau présumé du génocide, il a par contre tenu à mentionner les origines tutsi de sa mère ainsi que de sa belle famille, déplorant qu’il n’avait plus ni beau parents ni grand parents. L’Histoire du génocide du Rwanda ne manque toutefois pas d’exemples d’assassinats perpétrés par un fils ou un mari à l’encontre d’une mère ou d’une épouse tutsi.
« Madame la présidente », a-t-il ajouté, « le problème est politique. Vous n’avez pas un criminel devant vous. La demande d’extradition est meublée de faits totalement faux. Etant un intellectuel hutu », a-t-il enfin conclu, « je suis la cible du FPR (Front Patriotique Rwandais, ndlr) car susceptible de cristalliser l’opposition à l’extérieur. »
Isaac Kamali a fait savoir ce mercredi au tribunal qu’il ne souhaitait pas être extradé au Rwanda.
Le parquet général de la cour d'appel de Paris a finalement souhaité que les autorités rwandaises apportent un supplément d’information quant à sa demande d'extradition. La décision a été mise en délibérée au 6 février 2008. (FIN)