Des réunions entre l’ONG « Médecins du Monde » et l’Association « IBUKA France », depuis 2004, ont abouti à la constitution de différents documents d’analyse et de synthèse dont les résultats ont permis de développer un rapport conjoint présenté le 24/09/2005, prélude à la mise en place d’un partenariat concrétisé par un Programme de soutien psychologique aux personnes rescapées du génocide du Rwanda.
En effet les personnes rescapées, parmi d’innombrables problèmes, se trouvent confrontées à trois faits :
- La restructuration du FARG est inspirée par une volonté de ne plus distinguer (de ne plus « stigmatiser » disent certains) les rescapés. Concrètement les personnes rescapées qui bénéficiaient jusqu’alors d’aides spécifiques (gratuité des soins, prise en charge des frais de scolarité…) devront s’adresser aux guichets communs du fonds social, auprès de fonctionnaires très éloignés de leur réalité de rescapés. Plus aucune spécificité ne leur est reconnue, ce qui est vécu comme un véritable abandon.
- Les juridictions Gacaca se tiennent depuis plus de trois ans sur l’ensemble des collines. C’est un fait marquant, quelle que soit la région, la colline, la classe sociale, toute la population présente dans le Rwanda de l’avant génocide est concernée par ces assemblées qui rythment la vie du pays (1550 juridictions Gacaca qui se réunissent chaque semaine dans tous le pays). Ces juridictions, qui ont tout d’abord soulevé de nombreuses appréhensions, ont néanmoins été saluées comme la dernière chance de rendre justice à la mémoire des victimes et de contribuer au processus de réparation. Les difficultés, doutes et critiques qui s’exprimaient avant leur mise en place semblent maintenant se réactiver, le déroulement des Gacaca ayant provoqué de nouvelles situations tout aussi difficiles que le fait de ne pas juger les coupables : absence de repentir, loi du silence, disparitions de témoins, harcèlement de rescapés (tracts insultants, coups de téléphone anonymes…), descriptions minutieuses de sévices infligés aux suppliciés, rescapés humiliés, invalidés et traités de fous pour avoir « explosé » pendant des séances… Dans le meilleur des cas selon les rescapés, les Gacaca permettent de localiser les restes des victimes qui n’ont toujours pas trouvé de sépulture, ce qui est un soulagement pour les familles qui peuvent procéder au ré-enterrement. Mais la plupart du temps, assister aux Gacaca ravive le vécu traumatique.
- Les libérations massives de prisonniers ont concerné des dizaines de milliers de détenus. Il s’agit de prisonniers supposés ne pas faire partie de la « première catégorie » (les planificateurs et les auteurs de viol et de violences sexuelles), des prisonniers âgés, gravement malades ou mineurs au moment des faits qui ont déjà passé plusieurs années en prison. Avant le retour des prisonniers sur leurs collines, ceux-ci font un séjour d’un mois dans des « camps de rééducation » afin de recevoir une préparation qui leur permettra un retour réussi. Les personnes rescapées vivent cette action comme une négation de leur propre souffrance, car rien n’a été prévu afin qu’elles puissent se préparer à cohabiter avec ceux qui ont tué ou contribué à faire tuer les leurs. Ajouté aux éléments qui précèdent, ces libérations contribuent ainsi à développer chez elles le sentiment de ne plus être protégé par la société et d’en être devenus des laissés pour compte.
La pauvreté et l’isolement, particulièrement pour les personnes rescapées qui vivent sur des collines éloignées des services minimum, ajoutent encore à ce contexte général de détresse. La solitude prive également celles qui n’ont plus de famille du soutien psychologique naturellement déployé par les proches (personne pour les écouter, prendre des nouvelles après les séances de Gacaca, ou bien lorsqu’elles sont malades…). Enfin, l’accès aux soins pour les malades et surtout pour les femmes rescapées qui ont contracté le VIH/SIDA à la suite de viols, reste problématique.
D’une manière générale, on a le sentiment d’assister à un monde à deux vitesses : celui de la dynamique de reconstruction pour l’ensemble du pays, dans un environnement de plus en plus compétitif, et celui de la perte d’élan du rescapé qui se vit comme « un oublié de la vie ».
Devant l’ampleur des besoins dans le champ de la Santé Mentale, le Ministère de la Santé avait élaboré en 1999 un Programme National de Santé Mentale et mis en place un département spécialisé (animateurs de santé bénévoles plus ou moins impliqués, qui ont reçu une formation d’une journée sur la santé mentale, animateurs psychosociaux bénévoles -formés en 3 jours par MSF, incluant un volet « parajuriste »-, conseillers en trauma, salariés par deux associations rwandaises, dont IBUKA qui gèrait 34 d’entre eux, psychologues formés à l’université de Butare et employés par MSF-Belgique avant 2006). Des équipes de professionnels (médecins psychiatres, psychologues et infirmiers psy) ont été mises en place dans 6 hôpitaux.
Plusieurs institutions opèrent dans le champ de la Santé Mentale: l’Hôpital de N’dera, l’institut de santé de Kigali, l’Université Nationale du Rwanda, le centre de santé psychosocial de Kigali.
Les principales difficultés sont liées à l’ampleur des besoins à l’échelle du pays, qui induit inévitablement une insuffisance des ressources. Ces difficultés sont accentuées par un accès problématique vers les personnes en souffrance, géographiquement dispersées et parfois très isolées sur des collines sans aucun moyen de communication ou de transport. Cet isolement est également valable pour les intervenants : qu’ils s’agisse des animateurs psychosociaux et de santé (intervenants de première ligne, premier niveau de soutien et d’accompagnement), conseillers en trauma, ou équipes professionnelles de santé mentale, ceux-ci ont besoins d’être mis en lien les uns avec les autres, tant pour s’enrichir et se soutenir mutuellement que pour se coordonner et effectuer un travail de référence en réseau. Il n’existe pas par ailleurs de véritable dispositif de supervision, d’encadrement et de formation continue. Enfin, les personnes rescapées hésitent à s’adresser à des personnes, professionnelles ou non, qu’elles trouvent éloignées de la réalité de ce qu’elles ont vécus et de ce qu’elles vivent.
Les concepteurs des Gacaca ont pensé à la dimension psychologique du processus (rédaction d’un « Guide en Santé Mentale dans le contexte des Gacaca »), mais celui-ci restait peu diffusé et aucun dispositif n’est prévu pour étudier l’impact réel du processus sur la santé mentale.
L’association IBUKA a été créée en 1995 par les rescapés du génocide avec des objectifs initiaux centrés sur le travail de mémoire (lutte contre le négationnisme en particulier) ainsi que la défense des droits des victimes du génocide. Elle fédère une dizaine d’associations réparties dans le pays : associations de jeunes orphelins du génocides, groupements de veuves, groupes communautaires de personnes rescapées…
Dans le contexte post-génocide, IBUKA s’est très naturellement imposée comme une institution incontournable de la vie politique et sociale rwandaise, prenant quand il le faut des positions sur les décisions importantes qui concernent la vie des rescapés. IBUKA est ainsi un acteur de la société civile rwandaise qui possède son indépendance et qui a par ailleurs développé des délégations à l’extérieur du pays (IBUKA-Belgique, IBUKA-France, IBIKA-Suisse, IBUKA- Hollande …).
IBUKA-Rwanda mène différentes actions pour les personnes rescapées, qui s’articulent autour de trois départements :
- « Assistance juridique et judiciaire » : assistance judiciaire dans les procès, appui aux juridictions dans le cadre de la préparation des procès.
- « Mémoire, documentation et promotion des droits humains » : organisation de conférences, débats et séminaire autour du travail de mémoire et de la prévention des génocides, organisation de cérémonies de commémorations, inhumation de victimes…
- « Assistance sociale, économique et psychologique » (aides directes auprès des rescapés) : soins, councelling, activités de micro-crédit, aide à la construction, aide à la scolarisation…
Les difficultés auxquelles est confrontée IBUKA restent multiples : ses responsables évoquent tout particulièrement l’étendue et la diversité des besoins des personnes rescapés, le manque de soutiens extérieurs, l’accès très restreint aux financements dans un contexte où tout est centré sur la « lutte contre la pauvreté » et où l’on semble vouloir « gommer » les spécificités des personnes rescapées…
IBUKA s’est vu confié par le FARG la gestion de 34 des 130 conseillers en trauma en activité. En 2005, le FARG avait signifié qu’il n’assurerait plus leur salaire, ce qui allait priver les personnes rescapées d’une bonne partie des rares intervenants formés qui agissent auprès d’eux… Le travail de plaidoyer alors mené par IBUKA auprès des décideurs politiques a permis le maintien de ces intervenants, qui sont donc à ce jour encore pris en charge par le FARG.
Les besoins
Le déploiement de soutien et de soins psychologiques de qualité au plus près des personnes rescapées s’impose particulièrement dans le cadre des Gacaca. Ainsi, la construction d’un réseau constitué des professionnels en place pour agir à une échelle la plus large possible dans le champ de la santé mentale a été envisagée par le Ministère de la Santé. Le Département de psychologie de l’Université de Butare est prêt à une éventuelle collaboration dans ce sens.
Cette initiative doit être soutenue et complétée par des actions plus directes auprès des personnes rescapées confrontées aux processus Gacaca, processus dont il convient d’étudier plus précisément (dans le cadre d’une recherche) les conséquences sur leur santé mentale. Plus largement, il s’agira par ailleurs de compléter le diagnostic pour prendre en compte d’autres déterminants essentiels de la santé mentale des personnes rescapées, comme les séquelles physiques ainsi que les besoins de justice.
Outre les difficultés géographiques pour que les rescapés accèdent aux intervenants et professionnels déployés, l’accès « psychologique » vers ces professionnels pose d’autres difficultés pour bon nombre de rescapés, qui ont peur de n’être ni compris ni entendus. Le rôle des rescapés eux-mêmes dans cette démarche de soutien et d’accompagnement doit ainsi être ainsi renforcé. Le cadre de l’«auto-support professionnalisé » développé par l’association IBUKA doit donc non seulement pouvoir être maintenu, mais également renforcé et étendu pour contribuer davantage au dispositif.
Il s’agissait ainsi de permettre à IBUKA de répondre au mieux à ces besoins des personnes rescapées : renforcer et pérenniser les actions qui devront l’être en matière de soutien et de soins psychologique, et plus généralement assurer l’ensemble des missions liées à son projet associatif.
Les atouts institutionnels de IBUKA sont nombreux : projet associatif fort, militantisme, bonne implantation (locale, nationale et internationale), inscription dans les réseaux, organisation, professionnalisme, gestion… Pour autant, ces atouts ne sont pas suffisamment visibles auprès des institutions extérieures (et donc des partenaires potentiels) et ne permettent pas en l’état à l’institution de répondre correctement aux besoins qu’elle identifie. La mise en œuvre des projets est pénalisée par une insuffisance des ressources (notamment des équipements), un déficit de planification et de suivi-évaluation à moyen et long terme, l’absence de capitalisation… L’association mobilise par ailleurs la plupart de ses ressources dans la gestion de projets à court terme. Sa structure financière s’en trouve fragilisée par la dominance de financements qui sont eux aussi à court terme.
Les besoins portent ainsi principalement sur :
- le renforcement technique (planification, suivi-évaluation, capitalisation …), qui doit être associé à un renforcement de l’outil de travail (bureautique, logistique, moyens de communication…),
- la communication institutionnelle, en vue de potentialiser les opportunités de partenariats,
- le renforcement financier, par la mobilisation de financements reconductibles à long terme.